France fictions : corriger l’histoire, ou réparer un abandon ?

Il existe des ouvrages qui se donnent pour objectif de rectifier des récits, et d’autres qui s’attachent à comprendre les conditions de leur apparition, de leur diffusion et de leur persistance. France fictions appartient clairement à la première catégorie. C’est un ouvrage collectif sérieux, bien écrit, porté par des historiens reconnus dans leurs domaines respectifs, et animé par une intention que l’on devine sans peine. Pourtant, à mesure que l’on avance dans la lecture, un malaise s’installe : celui d’un livre qui corrige beaucoup, explique parfois, mais ne traite jamais vraiment le problème de fond qu’il prétend combattre.

Un livre solide, parfois très convaincant

Il serait malhonnête de nier les qualités de France fictions. La plume est souvent élégante, précise, agréable à lire. Les périodes historiques abordées sont nombreuses et variées, même si leur traitement reste inégal. Certains chapitres font exactement ce que l’on attend d’un ouvrage de ce type : ils replacent une idée reçue dans son contexte d’émergence, en expliquent les ressorts sociaux, politiques ou intellectuels, et montrent comment un récit s’est progressivement figé jusqu’à devenir une évidence trompeuse.

Dans ces moments-là, le livre est réellement stimulant. Il rappelle ce que l’histoire peut produire de meilleur lorsqu’elle accepte de sortir du simple correctif factuel pour s’intéresser aux mécanismes de fabrication du faux.

Mais cette exigence n’est pas constante.

Le faux grand public

Officiellement, France fictions s’adresse à un large public. Dans les faits, le livre parle d’abord à ses pairs. Derrière la promesse de vulgarisation, on sent un ouvrage qui fonctionne aussi comme une vitrine académique : mise en avant de travaux récents, valorisation de champs de recherche spécifiques, reconnaissance implicite dans un espace historiographique très concurrentiel.

Ce décalage n’est pas anodin. Il explique en partie pourquoi certains chapitres semblent dialoguer avec des débats internes à la discipline plus qu’avec les représentations réellement partagées par le grand public. Le lecteur non spécialiste est alors convié à assister à une discussion dont il ne maîtrise ni les codes ni les enjeux, au risque de décrocher ou de ne retenir qu’une impression de complexité inutile.

Le format « idées reçues », une réponse insuffisante

Depuis plus de quinze ans, les ouvrages visant à « tordre le cou » aux idées reçues se succèdent. Leur répétition pose une question simple : si les mêmes erreurs persistent, ce n’est peut-être pas parce qu’elles n’ont pas été corrigées, mais parce que la correction seule ne suffit pas.

France fictions illustre parfaitement cette limite. Corriger une idée reçue sans expliquer systématiquement pourquoi elle existe, à quoi elle sert, et dans quel vide elle s’est installée, revient à traiter le symptôme plutôt que la cause. Certaines idées reçues ne sont d’ailleurs ni massivement partagées, ni réellement dommageables. Leur accorder un chapitre entier ne se justifie alors que si cela sert un autre propos.

La nuance historiographique, entre rigueur et impuissance

L’un des fils conducteurs du livre est l’importance de la nuance dans la lecture des sources et des faits historiques. Sur le plan méthodologique, cette exigence est irréprochable. Elle constitue même le cœur du métier d’historien.

Le problème apparaît lorsque cette nuance devient si fine, si longue à expliciter, qu’elle cesse d’avoir un effet réel sur la compréhension globale. Certaines idées reçues sont partiellement vraies. Les nuancer ne les invalide pas nécessairement ; cela les reformule. On passe alors d’une affirmation simplifiée à une version plus précise, mais dont le sens social reste largement intact.

Lorsque plusieurs pages sont nécessaires pour faire saisir le « sel » d’une nuance à un lecteur non averti, celle-ci cesse d’être un progrès intellectuel pour devenir un ajustement interne à la discipline. Le détail prend le pas sur le sens.

Une intention politique lisible mais non assumée

À mesure que les chapitres s’enchaînent, une intention de fond apparaît de plus en plus clairement : lutter contre la récupération politique de l’histoire par les droites et l’extrême droite contemporaines. Le postulat est légitime et le combat nécessaire.

Pourtant, le livre affiche s’en défendre. La diversité revendiquée des positions politiques des auteurs, ainsi que la présence de chapitres critiques à l’égard de la gauche, servent de garantie affichée de neutralité. Cette pluralité fonctionne comme un alibi : elle permet de nier toute intention politique explicite tout en laissant transparaître un engagement très lisible.

Le résultat est une position inconfortable. Le livre oscille entre méthode historique et combat politique sans jamais assumer pleinement le déplacement de registre, ce qui affaiblit paradoxalement sa portée.

Une direction médiatiquement efficace, intellectuellement fragile

Le choix de confier la direction de l’ouvrage à une figure très visible médiatiquement donne au livre une assise marketing indéniable. Il facilite sa circulation, sa réception et son succès en librairie.

Mais ce choix interroge aussi sur le plan intellectuel. La notoriété du directeur pèse symboliquement sur l’ensemble du projet, d’autant plus que ses propres contributions figurent parmi les plus confuses et les moins bien écrites de l’ouvrage. Le livre semble parfois servir davantage une trajectoire personnelle et une logique de visibilité qu’une ambition scientifique collective.

Le vrai angle mort : la désertion du champ public

Au fond, France fictions ne traite pas la cause principale du problème qu’il désigne. Si les idées reçues prospèrent, ce n’est pas uniquement parce qu’elles sont instrumentalisées politiquement, mais parce qu’un vide s’est installé.

Depuis des décennies, les historiens ont largement déserté l’espace public, absorbés par des logiques de financement, de prestige académique et de micro-spécialisation. La recherche progresse, mais par fragments de plus en plus fins, sans récit d’ensemble partagé. L’enseignement pré-universitaire se retrouve sommé d’intégrer des débats qu’il n’est pas en mesure de transmettre correctement, faute de bases chronologiques et culturelles suffisamment solides.

Dans ce contexte, le debunk apparaît comme une réponse tardive à un abandon ancien. Il est nécessaire, mais insuffisant. Les livres comptent, mais ils ne peuvent réparer seuls ce qui relève d’un échec collectif de transmission et de présence publique.

Lorsqu’un auteur s’étonne que certaines idées reçues persistent encore, cet étonnement dit moins l’absurdité du phénomène que l’ampleur du décalage entre la recherche historique et sa diffusion.

Un livre symptôme

France fictions est un livre utile par endroits, parfois brillant, souvent bien écrit. Mais il agit surtout comme un symptôme : celui d’une discipline qui tente de réparer, a posteriori, les effets d’un retrait prolongé du débat public.

Il corrige, il nuance, il rectifie. Il explique parfois. Mais il laisse intacte la question essentielle : comment produire, transmettre et faire vivre un récit historique partagé, sans abandonner le terrain à ceux qui n’attendent que cela pour le falsifier.

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